Carnets de Correspondance.

Je 6.7.1989  

Cher Pierre,

tout d’abord merci pour ta lettre. À vrai dire, je n’étais pas bien sûr de ne pas avoir été quelque peu ridicule lors du pot de fin d’année. À peine t’avais-je confié le bout de nappe en papier sur lequel j’avais griffonné mon adresse que je m’en voulais terriblement. La faute au mousseux ! Aurais dû me méfier par cette chaleur... Difficile cependant de ne pas trinquer avec les collègues : ne faisais-je pas partie des leurs désormais, puisque reçu aux épreuves pratiques du CAPES !... Et je dois bien t’avouer que boire un coup est dans ce genre de circonstances le seul moyen que j’aie trouvé pour ne pas fuir illico. Tenir un verre pour se donner une contenance... et bon gré mal gré hocher stoïque sous le caquetage des profs... Mais laissons-les là où ils sont !

Ravi d’apprendre que tu es de retour dans ton pays. Profite bien des quatre semaines qui s’ouvrent devant toi. Ton évocation des foins aux Bordes m’a fait revenir en mémoire les étés de mon enfance. Située en sortie de ville, la maison de mes parents était alors entourée de prés, dont deux ou trois appartenaient à ma grand-mère. Ce sont d’abord des odeurs qui reviennent, celle de l’herbe qui séchait, et le bruit de nos pas traversant le pré, l’herbe qui gratte la peau des mollets, et comment s’y enfoncer... l’odeur fraîche, presque mouillée, quand le tracteur en train de « fener » — c’est ainsi qu’on disait au pays des Mauges — puis l’odeur sèche, cette saturation de chaleur quand les bottes, l’herbe qui craque sous les pas et combien le sol est inhospitalier, tout de tiges drues, si dures quand s’allonger, tomber, et le mauvais rebond du ballon de foot... Et les restes de ficelle de lieuse, noire et synthétique, que mon père m’emmenait ramasser avec lui...

Je suis heureux que revenir sur les lieux de ton enfance puisse t’être aussi salutaire. Quand chaque retour au contraire me pèse si terriblement... Tu te souviens sans doute de cette conversation que nous avions eue sur Kafka, à propos de la chambre qu’en soi on porte. Chambre trop étroite que la mienne, chambre aux murs où tête se cogne ! Je devrai pourtant passer chez mes parents la semaine prochaine pour déposer mes quelques bricoles une fois vidé l’appartement d’Orsay. Ensuite, une dizaine de jours à randonner en Bretagne avec Christophe, le bassiste du groupe. Et — last but worse ! — départ pour Salon-de-Provence, début août, pour un mois de « classes », comme ils disent. Maintenant que mon report arrive à échéance, je regrette de ne pas m’être fait réformer. Stupide espoir d’avoir cru à la suppression de cette connerie de service ! Mais deuxième septennat social-traître et toujours rien vu venir !...

P.S. : je te communiquerai ma nouvelle adresse dès que je la connaîtrai.

Ton jeune collègue

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Mots-clés

• enseignement • Salon-de-Provence • Kafka • Orsay • paille • Bordes
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